di Philippe PREVAL
Après la Galerie Borghèse, qui lui avait rendu hommage au premier trimestre 2025, après la bibliothèque Mazarine qui avait présenté ses livres au dernier trimestre de l’année marquant le 400e anniversaire de sa mort, c’est autour de l’Accademia di Belle Arti di Roma d’accueillir Giambatista Marino. A la manière de Dionysos, Marino se déplace de sanctuaire en sanctuaire. Comme le grand dieu grec, il est « épidémique ».
Et chaque sanctuaire culturel l’accueille à sa manière. Des tableaux magnifiques à la Galerie Borghèse, des livres rares et une invitation à la méditation à la Mazarine, une création artistique immersive à l’Accademia.
Car dans la salle du Colleoni, qui tire son nom de l’imposant moulage en plâtre de la statue de Verrocchio, c’est bien une expérience d’art total qui est proposée au visiteur. Plongé dans la galerie Farnèse dont des gravures se retrouvent délicatement transposées sur des miroirs, baignant dans la musique baroque contemporaine du poète, le spectateur voit de toutes parts, surgir, défiler, fusionner et émerger le paysage mental de la Galeria publiée en 1619 puis dans ce déferlement d’image arrive la voix du poète lui-même qui déclame ses propres textes.
Fantaisie ekphrasique, mêlant tableaux véritables, inventions et utopies picturales, alternant madrigaux et sonnets par centaines, peintures et sculptures, composant un palais idéal, véritable cosa mentale, la Galeria est un tout petit livre qui tient dans la poche (comme tous les livres de Marino à l’exception de l’Adone). Le poète était peu satisfait du travail de l’éditeur vénitien Giovan Battista Ciotti. Il lui reprochait ses nombreuses fautes et eut voulu des illustrations. Mais comment illustrer une telle œuvre sans risquer le pléonasme pour les œuvres existantes ou pire encore la faute de goût pour celles qui n’existaient que dans son imagination. Comment donner corps à ce musée imaginaire que Marino créa 450 ans avant Malraux ?
Cette aporie, c’est précisément ce que réussit à réaliser l’exposition qui nous donne de Marino, une étonnante impression d’actualité. Celui qui fut la réincarnation d’Ovide, celui qui réécrivit dans l’Adone, les Métamorphoses et n’hésita pas à y intégrer Lucrèce puis ses glorieux prédécesseurs, l’Arioste et le Tasse, nous semble d’un coup, par la magie des curatrices Dalma Frascarelli et Floriana Boni, et par le talent des jeunes artistes de l’Accademia, être un poète contemporain brassant tous les arts, ne connaissant aucune limite, aucune retenue.

Marino disait de sa Galeria qu’elle n’existait pas sur le papier mais dans l’œil de celui qui lisait ses poèmes, qu’elle était en perpétuelle mutation et prenait une nouvelle forme à chaque fois qu’un nouveau regard se posait sur elle. Il soulignait ainsi sa parenté évidente avec les Métamorphoses d’Ovide.
Dans une petite pièce attenante, le visiteur pourra même s’introduire, grâce à la réalité virtuelle, dans le cabinet de travail de Marino, feuilleter ses dessins, dont deux des fameux « dessins Marino » de Poussin, en particulier la Naissance de Priape, fils bien membré de Vénus et Bacchus, contempler des œuvres d’art qu’il aurait pu aimer comme la Mort d’Adonis de Rubens, ou la Vénus épiée par des satyres de Poussin. La technologie et la recherche artistique transforment ainsi le patrimoine, l’histoire de la littérature et l’histoire de l’art en une expérience contemporaine très enrichissante, que le visiteur peut approfondir grâce à l’excellent catalogue.

En 1640, Bourdelot (Pierre Michon Bourdelot, dit l’abbé Bourdelot), un libertin érudit français qui passa quelques années à Rome, dit qu’on pouvait trouver ce qu’on voulait dans la ville des Papes, tout ce qui était propre au plaisir, jeunes filles peu farouches, jeunes garçons accommodants, les meilleurs vins, les plus belles œuvres d’art, mais pas de livres de Giambatista Marino. Depuis 1627 le Saint Office les avait mis à l’Index. Il en autorisait la consultation dans ses sombres officines, notant avec soin qui les avait lus et quand, avec la même bienveillance et la même méticulosité que les agents du NKVD. Mais en dehors de celles-ci, les livres étaient strictement proscrits.
On peut se demander les raisons de cet ostracisme intellectuel qui réussit finalement à chasser Marino des consciences et de la culture commune. Si l’Adone donne au culte de Vénus un tour délibérément marial, si les joies de l’amour physique sont chantées à longueur de pages, on peut tout de même voir dans cela des pêchers bien véniels. Ce que lui reprochaient les encapuchonnés était sans doute plus profond, ils lui reprochaient d’aimer Vénus, Eros, Apollon et Dionysos, de les fréquenter, de les cultiver, ils lui reprochaient de leur avoir construit au moyen de ses vers de nouveaux sanctuaires.
L’index est une histoire ancienne. Marino a retrouvé sa liberté. Il peut à nouveau parcourir le monde dans une joyeuse et tonitruante bacchanale. Son cortège fait halte à Rome, Via di Ripetta, pour quelques jours. Profitez-en !
Nietzsche disait « il n’y a qu’une façon de comprendre Eschyle, être Eschyle » ; c’est bien ce qui anime les créateurs de cette exposition.
Philippe PREVAL Rome 22 Février 2026
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