di Philippe PREVAL
E viva Cristina
Le 28 mai dernier, dans la magnifique cour du Palais Farnèse, dont Michel-Ange et Sangallo se disputent le dessin, Roma Barocca in Musica, sous le patronage des ambassades de France et de Suède à Rome, et avec le soutien des Pieux Établissements de la France à Rome et du Roma festival barocco, a eu l’heureuse initiative de célébrer, le quatre-centième anniversaire de la naissance de Christine de Suède à Stockholm par un concert exceptionnel.

Malraux l’avait dit il y a 70 ans, la culture est un combat permanent contre la barbarie[1]. En ces temps où la barbarie se manifeste sous de multiples formes, ici une guerre, là des bombardements de populations civiles, plus loin la menace d’annexion d’un pays frontalier et allié de longue date, ailleurs des expulsions brutales de résidents étrangers, la culture est plus que jamais un combat. Et à l’heure où le prométhéisme traditionnel revêt le nouveau costume de l’intelligence artificielle, quoi de plus pertinent que de choisir la musique pour mener ce combat.
La vraie musique, pas celles des plateformes [2] et des téléphones portables, la musique vivante, celle qui demande des années d’études, des semaines de travail, des heures de répétition pour atteindre la perfection pendant quelques minutes, perfection éphémère et cependant essentielle qui remplit de joie et d’énergie les auditeurs pour plusieurs semaines. C’est cette perfection qu’ont offert Roma Barocca in Musica, présidé par Régis Nacfaire de Saint Paulet, la mezzo-soprano suédoise Malena Ernma, et les Solistes de l’Académie, le Chœur et l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, dirigés par Jean-Baptiste Nicolas, dans un programme tout à fait original dédié à la figure fascinante de Christine de Suède.
Fille d’un roi guerrier, Gustave-Adolphe, qui mourut comme un général d’Empire, en chargeant sabre au clair à la tête de ses hommes[3], orpheline à l’âge de 8 ans, héritière du trône et, de ce fait, élevée comme « un garçon » sous la conduite de l’érudit Laurentius Paulinus Gothus, Christine était dotée d’une profonde culture, elle savait le grec et le latin et maîtrisait la plupart des vernaculaires européens (français, italien, allemand…) mais aussi l’art de l’équitation et celui de l’escrime. C’est ainsi qu’elle devint « Roi de Suède » et fut un monarque avisé et protecteur des arts. Christine qui correspondait en divers langues avec tout ce que la République des lettres européennes comptait d’important[4], poursuivit les excellentes relations que Gustave-Adolphe et son chancelier Axel Oxenstierna, avait nouées avec la France. Elle est célèbre pour avoir invité Descartes à sa cour mais y fit venir également Gabriel Naudé comme bibliothécaire, lequel enrichit considérablement la bibliothèque royale, mais aussi Pierre Michon, dit l’abbé Bourdelot, d’abord comme médecin puis comme conseiller.
Abbé soupçonné d’athéisme, figure du libertinage érudit au même titre que Naudé, celui-ci libéra la reine de l’érudition un peu stérile dans laquelle elle était versée. Sur le plan de la médecine, Bourdelot était également un original : il se souciait des malades avant tout, au mépris des formules latines et des reproductions de remèdes anciens. Et cela fut efficace comme le constata amèrement Chaunut, l’ambassadeur de France[5]. On reproche à Bourdelot d’avoir fait de la reine une « libertine ». Sans doute à son contact, renforça-t-elle son libre arbitre et sa réflexion personnelle. Femme élevée en homme, dont elle avait parfois les manières, ce qui fut sujet à quolibets, pamphlets, et calomnies diverses, femme de tête et de pouvoir, figure avant-gardiste malgré elle du féminisme, femme libre refusant le mariage, Christine ne se sentait pas à l’aise dans un destin, une fonction, un statut et même une religion quelle n’avait pas choisis. Elle chemina lentement vers la liberté, c’est à dire l’abdication, qui fut prononcée après huit ans de règne sans guerre et aussi vers l’abjuration du protestantisme.
Si l’abdication s’était faite dans des conditions raisonnables, la couronne revenant à son cousin et l’état lui versant une rente, la conversion en grande pompe de la fille du chef de la coalition protestante n’alla pas sans causer des difficultés dans son propre pays comme ailleurs. Christine fut accueillie avec tous les honneurs dans les états pontificaux, elle arriva à Rome le 20 décembre 1655 et reçut sa première communion d’Alexandre VII après avoir été baptisée sous le nom de Christine-Marie-Alexandra. Reine ayant résigné ses fonctions, reine reçue avec faste dans la ville éternelle, elle était aussi pour le pape, une « prise de guerre ».
Elle vécut un quart de siècle à Rome étant par moment une ancienne reine cherchant à retrouver une couronne, à Naples, en Suède, ou en Poméranie suédoise, à d’autres moments une grande mécène pour la musique de son temps ou pour la peinture et une « intellectuelle » de premier plan, le plus souvent une princesse en manque de liquidités… D’une présence étonnante comme le montre le portrait de Sébastien Bourdon, qui fut son peintre, elle fut la « Minerve du Nord » dont l’intelligence fascina l’Europe entière et la liberté de mœurs suscita la haine de tous les médiocres.

Comment évoquer une telle personnalité et un tel destin en musique ? Par les musiciens baroques qu’elle appréciait comme Filippo Acciaiuoli, Alessandro Stradella, Alessandro Scarlatti ou Arcangelo Corelli qui l’initia au violon ? Les organisateurs du concert ont choisi un parti différent, en constituant un programme « biographique ». Dans un décor de miroirs floqués de gravures de la galerie Farnèse, intelligemment réemployés de l’exposition Marino montée par l’académie des beaux-arts de Rome, le spectateur est invité à une promenade musicale qui le conduit à travers André Danican Philidor, Andreas Düben, Giacomo Carissimi, Antonio Bertali, Henry Du Mont et Alessandro Melani, à suivre le parcours personnel, politique et spirituel de la souveraine, de son accession au trône à son abdication, de sa conversion au catholicisme à son séjour à Rome, où elle devint l’une des plus importantes figures intellectuelles de son temps.

La Suédoise, est une pièce issue du Recueil de plusieurs vieux airs, d’André Danican Philidor dit « Philidor l’Aîné », élève de Lully, né à Versailles en 1652 et mort à Dreux en 1730. Seul son titre lui a valu d’être choisie pour ouvrir le concert. Néanmoins son rythme presque militaire, son utilisation des percussions[1] et des vents aux limites de la dissonance, évoque parfaitement la personnalité contrastée de Christine femme virile à la fois portée vers l’action et la réflexion.
Fils Andreas Düben, né en Allemagne à la fin du XVIe siècle, qui fit toute sa carrière en Suède, où il fut l’organiste de la cour royale, Gustav Düben (1629-1674), strict contemporain de Christine, fit ses études musicales en Allemagne et prit naturellement la succession de son père. Evoquant le couronnement, son motet Veni Sancte Spiritus, est d’une beauté austère et noble caractéristique de la musique baroque du nord de l’Europe de la deuxième partie du XVIIe siècle qui est admirablement rendu par le chœur de l’Opéra royal de Versailles. Le Veni sponsa Christi de Carissimi (1603-1674) que Christine connut par la suite à Rome, complète ce chapitre. Toutefois, le contraste entre l’austérité nordique et la richesse de ce motet à six voix et basse continue est frappant comme le fut pour la reine, le passage de l’architecture luthérienne suédoise à celle de Bernin et Boromini.

La cérémonie d’abdication qui se déroula au château d’Uppsala en juin 1654, fut une sorte de couronnement à rebours où la reine dut abandonner un à un les régalia qu’elle avait reçus huit ans plus tôt. Elle est rappelée par le Notre Père, « Fader Wår » de Gustav Düben qui composa cette pièce, marquée par un certain italianisme[7], à cette occasion.

Christine se rendit plusieurs fois à la cour de France sous la régence d’Anne d’Autriche et le ministère de Mazarin. Le principal musicien de la cour est alors Henry Du Mont, né en 1610 dans le Limbourg et mort à Paris en 1684. Ses motets composés pour la Chapelle du Roi, dont le Pulsate tympana, témoignent d’une grande science du contrepoint mais aussi d’une énergie et d’un dynamisme qui se retrouveront dans la musique de Lully.
La musique d’Alessandro Melani (1639-1703), dont Christine favorisa la carrière conclut le concert par un Requiem, qui fut peut-être commandé par la reine.
Mais il eut été dommage de se quitter sur un requiem et les musiciens après quelques bis et une chanson suédoise chantée a capella par Malena Ernman, reprirent avec enthousiasme la Suédoise dont l’un des temps fort fut amplifié par des feux d’artifice qui semblèrent jaillir de la baguette du Chef pour illuminer la façade intérieure du palais et rappeler que la musique c’est avant tout la fête, la vitalité et la joie.
Ce final pyrotechnique était bien dans l’esprit du baroque que défend depuis maintenant cinq ans l’association Roma Barocca in Musica et qui a déjà accompli un travail considérable pour le rayonnement de la ville de Rome, pour l’amitié franco-italienne et surtout pour la redécouverte et la mise en valeur du patrimoine exceptionnel de la musique baroque italienne. Au fil des concerts, des recherches qui les précèdent, des captations qui les accompagnent, des diffusions ou des disques qui les poursuivent, Roma Barocca in Musica construit une œuvre considérable d’une grande exigence tant artistique que scientifique. Au fil de ces cinq années le public a ainsi pu découvrir des œuvres magnifiques et vivre des moments d’exception, comme en 2023, avec l’Atalia de Francesco Gasparini donnée dans la cour du couvent de la Trinité-des-Monts, pour la première fois depuis sa création, avec les polyphonies d’Alessandro Melani, en 2024, dont la spiritualité était magnifiée par l’éclairage aux chandelles choisi Philippe Casanova pour sa scénographie, ou encore, en 2025, avec la restitution de la tradition des Quarante-Heures à Saint Louis des Français. A cette construction, il faut maintenant ajouter une nouvelle pierre : le concert dédié à la mémoire de Christine de Suède.

Philippe PREVAL Roma 31 Maggio 2026
