Nouvelle proposition d’attribution. Etude pour un Mariage mystique de sainte Catherine de Francesco Curia au musée de Grenoble

di Julien ABBADIE

Dans l’introduction à sa notice au sujet de cette feuille recto-verso, représentant une étude pour un Mariage mystique de sainte Catherine au recto, cinq études de saints martyrs au verso, conservée dans les collections du musée de Grenoble inv. MG D 2026 (fig.1 et 2)[1], Eric Pagliano souligne que l’attribution à Pietro Sorri (1556 ?-1622) « reste problématique ».

1. Francesco Curia Recto Mariage mystique de Sainte Catherine, musée de Grenoble
2. Verso, Cinq études de saints martyrs, musée de Grenoble

Ilpropose plusieurs pistes de recherches quant à l’attribution de cette œuvre. Le nom du florentin Donato Mascagni (1570/74-1637) est évoqué tout d’abord avant de privilégier celui du siennois Pietro Sorri. Cependant, l’historien de l’art laisse le « champ libre » à de futures et différentes propositions. Lorsque nous observons ce dessin, plusieurs éléments caractéristiques nous marquent et en particulier l’emploi, plutôt rare, de l’encre violette.

Pour débuter l’analyse, nous pouvons nous référer à l’ouvrage L’atelier de l’œuvre, dessins italiens du musée Fabre de Montpellier[2] d’Eric Pagliano. La feuille de Giovanni de’Vecchi (1536/7-1615), inv.  864.2.178 (fig.3),

3. Giovanni de’Vecchi. Vierge a l’Enfant en gloire couronnée par deux anges, entre saint Jean Baptiste et saint Jean l’Évangéliste, musee Fabre de Montpellier.

est particulièrement intéressante car l’ancienne attribution à Francesco Curia (1538-1610) et la nouvelle à de’Vecchi confrontent deux artistes de la même génération qui utilisèrent très fréquemment les lavis de couleur, et en particulier le lavis d’encre violette sur les feuilles de Francesco Curia :

« En effet la quasi-totalité des études de composition […] et des modelli de Curia se caractérise par l’emploi d’un lavis de couleur rose mauve que Bernardo Dominici, dans la vie du peintre, appelle de ‘povonazzo’ (pourpre) »[3].

Dominici est le premier biographe de Curia. Le Nationalmuseum de Stockholm[4] conserve un très bel ensemble de feuilles provenant d’un carnet de la main de cet artiste napolitain (environ 80 dessins), nous permettant d’entrevoir un large éventail de son œuvre graphique. Cette collection nous permet de confirmer son emploi très fréquent du lavis d’encre violette. La mise en page particulière du recto du dessin de Grenoble est également visible sur plusieurs feuilles d’études de l’artiste conservées à Stockholm, comme sur L’adoration des bergers/ Vénus et un amour, à la plume et lavis d’encre violette, inv. NMH 730/1863 (fig.4).

4. Francesco Curia. Adoration des bergers/Vénus et un amour. Nationalmuseum de Stockholm

 

5. Francesco Curia Feuille d’études Courtauld institute

Nous retrouvons sur une composition ce trait fin d’encadrement à la plume ainsi qu’un fond préparé au lavis d’encre violette. Le dessin représentant une Vierge à l’Enfant avec sainte Anne (?), à la plume et lavis d’encre violette, inv. NMH 725/1863 (fig.5), conforte l’hypothèse d’une attribution à Francesco Curia.

Le traitement très synthétique des drapés à la plume, ainsi que le rendu des yeux de la Vierge, tout comme l’emploi du lavis d’encre violette sont des caractéristiques communes aux feuilles de Grenoble et de Stockholm.

Dans son analyse à propos du dessin de Grenoble, Eric Pagliano semble désorienté par le verso de cette feuille, qu’il pense, par sa différence stylistique, pouvoir être l’œuvre d’un autre auteur. L’analyse du verso du dessin de Grenoble laisse transparaître une autre facette de l’œuvre graphique de Francesco Curia et d’autres influences que l’artiste a pu intégrer.

Les cinq études de saint martyrs pourraient être rapprochées d’une feuille de la Foolscap Fine Art gallery, les Vertus théologiques (fig.6), anciennement attribuée à Giulio Campi, et récemment reconnue de la main de Francesco Curia par Nicolas Turner[5].

6 Francesco Curiaò. Les vertus théologiques. Foolscap fine Art gallery

Ce dessin, ainsi que de nombreuses feuilles d’études à la plume de Curia, paraissent marqués par l’influence d’un artiste qui séjourna deux fois à Naples entre 1524 et 1528, Polidoro da Caravaggio (1499/1500-1543).

Une feuille d’études, inv. n PG 355, longtemps attribuée à Polidoro da Caravaggio, conservée au Courtauld institute (fig. 7), atteste que Curia a pu être confronté aux œuvres « napolitaines » de cet artiste.

7. Francesco Curia Vierge a l’Enfant avec sainte Anne (?) Nationalmuseum de Stockholm 

Ippolita di Majo note, dans son essai de catalogue raisonné de l’œuvre de Curia, Francesco Curia, L’opera completa[6], que la feuille provient de la collection Seilern, grand amateur de l’œuvre de… Polidoro da Caravaggio. Une des feuilles de ce dernier, conservée au musée de Grenoble, représentant une étude pour un saint Jean l’Evangéliste, inv. MGD 1002, atteste de son influence sur Curia. Le type morphologique perceptible sur le verso de la feuille de Grenoble, des têtes disproportionnément petites par rapport aux corps représentés, est perceptible sur plusieurs études par Curia de la collection de Stockholm, comme le Christ au Temple/Mise au tombeau, inv. NMH 684/1863 (fig.8), ainsi que la Pentecôte, inv. 714/1863.

8 Francesco Curia. Christ au Temple/Mise au tombeau. Nationalmuseum de Stockholm

Cette représentation des corps par Curia, librement inspirée des représentations du maniérisme émilien, est peut-être aussi le fruit de l’intérêt qu’il portait aux figures flamandes et en particulier celles peintes par Bartholomeus Spranger (1546-1611), lui-même diffuseur de l’œuvre de… Parmigianino (1503-1540).

La feuille de Grenoble porte recto l’annotation à l’encre : « del Salviati » et de la même main le numéro « 128 » et « Cento.Vent’otto » au verso. Il s’agit peut-être de l’attribution ancienne du collectionneur. Ce dessin appartenait à l’ensemble du Double numbering collector[7]. Ce dernier avait acquis, à Rome, entre la fin du 17e et le début du 18e siècle des centaines de feuilles. Cet ensemble était principalement constitué d’œuvres d’artistes romains du 16e et 17e siècles (Pietro da Cortona, Ciro Ferri, Pier Francesco Mola). A ce jour et après consultation d’un inventaire sommaire de cette collection[8], le dessin de Grenoble apparaît comme l’unique dessin de cet artiste. Cependant, l’attribution à Francesco Salviati (1510-1563) n’est pas anodine car elle constitue dans l’art de Curia une influence majeure. Cette indication conforte l’hypothèse d’une attribution de la feuille de Grenoble à l’artiste napolitain Francesco Curia. Le Mariage mystique de Grenoble pourrait-il avoir été inspiré d’une composition de Salviati ? Ceci pourrait expliquer l’annotation. Les découvertes postérieures du professeur Viviana Farina nous démontreront que les influences sont à chercher également chez Raphael (1483-1520) et son élève Giovanni Francesco Penni (1490-1528).

De nombreux « signaux » convergent désormais vers une possible attribution à Francesco Curia.

L’œuvre de cet artiste a passé plusieurs siècles dans l’oubli et n’a été reconsidérée qu’en 1983, date à laquelle Leone de Castris consacre une étude aux dessins de l’artiste[9], suivie de l’ouvrage d’Ippolita di Majo en 2002. En dehors des feuilles conservées dans les musées de Capodimonte, Stockholm ou du British Museum, nous sommes amenés à découvrir plus en profondeur l’œuvre graphique de Francesco Curia, intégrant peut-être la feuille de Grenoble.

La redécouverte récente, par l’historienne de l’Art Viviana Farina, d’une huile sur toile de Francesco Curia, Sainte famille avec saint Jean Baptiste enfant, datée entre 1600 et 1603 (fig.9),

9. Francesco Curia. Sainte Famille avec saint Jean Baptiste enfant. Galerie Leegenhoek

devient le point d’orgue de cette recherche. Nous pouvons désormais mieux comprendre le modus operandi de l’artiste. Le sens du dessin préparatoire révèle ici toute sa signification. L’artiste recherche, hésite. Le Mariage mystique de sainte Catherine esquissé sur la feuille, devient une Sainte Famille avec saint Jean Baptiste enfant transposée sur la toile. Francesco Curia ne modifie pas la disposition des personnages représentés, seule sainte Catherine se « métamorphose » en saint Jean Baptiste enfant. Deux possibilités s’exposent à nous. Soit le dessin de Grenoble est un travail préparatoire à une œuvre perdue ou jamais réalisée de Curia, soit l’artiste a changé d’orientation quant au thème représenté. L’œuvre, exposée en 2013 par la galerie Jacques Leegenhoeck[10], nous permet d’ôter la mention « attribué à … » sur la feuille de Grenoble et de lui apposer, de manière plus affirmée, le nom de l’artiste napolitain.

La feuille de Grenoble est d’autant plus « précieuse » à la compréhension de son œuvre que, comme le souligne Viviana Farina[11], nous ne connaissons, à ce jour, que dix-neuf peintures de l’artiste et rares sont les dessins, comme celui de Grenoble que nous pouvons mettre directement en relation avec une de ses versions peintes.

Ce dessin prend une autre dimension. Les hésitations et les recherches de l’auteur, les interactions entre le dessin et l’œuvre peinte offrent à la feuille de Grenoble une forte charge émotionnelle.

Julien ABBADIE  Paris  18 Settembre 2022

NOTE

[1] De chair et d’esprit, dessins italiens du musée de Grenoble, Eric Pagliano avec la collaboration de Mme Monbeig Goguel et Mr Costamagna, Somogy, éditions d’Art, 2010, n°50 pp. 122-123.
[2] L’atelier de l’œuvre, dessins italiens du musée Fabre, Eric Pagliano, éd.Snoeck, n°55, p. 224 à 226, 2013.
[3] De Dominici, 1742-1745, II, p. 211.
[4] Stockholm, nationalmuseum:http://www.nationalmuseum.se/sv/english-startpage/Collections/
[5] Foolscap Fine Art, old master drawings, htpp://www.old-master-drawings.com
[6] I. di Magio, Francesco Curia, l’opera completa, éd. Electa Napoli, 2002, p.148, n°D19
[7] B. Gady, Pietro da Cortona, Paris, éditions Cinq continents, 2011.
[8] http://storiadellarte.uniroma2.it/
[9] Avvio a Francesco Curia disegnatore in « Prospettiva », P. Leone de Castris, 39, 1984, pp. 11-24.
[10] La troisième édition de Paris tableau, Didier Ryckner, 14 /11/2013, http://www.latribunedelart.com
[11] V. Farina, A Newly Discovered Painting by the Neapolitan Francesco Curia: the ‘Holy Family with the Young St. John the Baptist’, DOI 10.4482/28112013 (https://www.academia.edu/13308910/V_Farina_A_Newly_Discovered_Painting_by_the_Neapolitan_Francesco_Curia_the_Holy_family_with_the_young_St_John_the_Baptist_DOI_10_4482_28112013)