di Philippe PREVAL
Michel-Ange Rodin Corps vivants
En confrontant deux grands artistes et sachant sortir de l’académisme inhérent à m’exercice de la comparaison, le Louvre montre à nouveau la voie et ouvre des chemins possibles pour de futures expositions intelligentes, érudites et créatrices.

Trois siècles et demi séparent Michel-Ange et Rodin. Mais chacun sait qu’ils sont comme deux frères, de la même famille du moins. L’un aimait les femmes, l’autre ne les aimait pas, l’un travailla pour les papes, l’autre fut proche des communards, l’un est le phare de la grande Renaissance, l’autre le père de la sculpture moderne. Tout semble opposer le florentin et le parisien et pourtant tout se passe comme si le second était la réincarnation du premier
Aussi l’exposition est elle bien plus intéressante et va-t-elle bien plus loin que son propos initial de confronter « deux maîtres inégalés de la sculpture occidentale dialoguant à travers les siècles». Elle est une véritable œuvre en soit comme les sculptures de Rodin qui juxtaposaient et recomposaient différents fragments de sculptures pour produire une œuvre originale.
Confrontant sans cesse les deux œuvres à travers divers thèmes (Deux artistes mythiques ; Nature et Antiquité : réinventer le modèle ; Non finito ; Corps et âme ; Energie et vie) dans un véritable tourbillon de formes, l’exposition met aussi en confrontation sculpture et dessin montrant leur relation circulaire. La confrontation, le paragone, entre peinture et sculpture est un grand thème de réflexion de la critique artistique depuis la Renaissance. Il s’agit toujours de dire qui a la prééminence dans l’expression des sentiments, des passions, de l’Histoire. Dessin et sculpture ont une relation circulaire et créative tout à fait différente.
La sculpture est au même titre que la nature, la matière première des dessinateurs. La sculpture est le terrain d’exercice privilégié des apprentis dessinateurs. Et l’exposition montre comment très rapidement Michel-Ange est devenu l’un des maîtres de référence pour les dessinateurs via des copies, des dessins ou des moulages, au même titre que l’antique. Mais si la sculpture engendre le dessin, il n’y a pas de sculpture sans dessin. Toute sculpture est précédée d’une quantité considérable de projets.
C’est d’ailleurs en dessinant des sculptures qu’on peut véritablement les comprendre, les aimer et leur rendre hommage.

Tout est dit dans la première salle, les commissaires ne font pas attendre les visiteurs en ne dévoilant leurs chefs-d’œuvre qu’après un fastidieux parcours. Bien au contraire , ils abattent leurs cartes d’entrée, comme Lancelot, reconnaissable entre tous, charge sans se couvrir. Tout est dit dans la première salle : Les Esclaves, l’Ombre, l’Age d’airain, la version nue de Jean d’Aire (les Bourgeois de Calais).

Tout ce qui uni les deux sculpteurs : la force, la domination du corps nu, la profondeur de l’âme, mais surtout le refus de l’anecdote, le refus des mignardises, le refus de l’académisme et de la convention sous quelque forme qu’elle se présente. Deux artistes qui se confrontent directement au corps et sont chacun à sa manière, des révolutionnaires.

Au fil des salles, le visiteur comprend qu’il n’y a rien de conventionnel chez ces artistes, ce qui rend leur fréquentation toujours passionnante. Animés par la même ambition de rendre visible l’énergie intérieure de l’homme, de son corps, de son esprit, c’est de la matière vivante que le spectateur a devant lui.
Bien entendu, trois siècles et demi les sépare et Rodin copia le florentin, mais il le copia toujours comme un artiste en devenir, pas comme un élève appliqué. Ainsi se confronta-t-il aux figures des tombeaux Médicis. Dans chacun de ces dessins, on peut voir que Rodin songe déjà à ce qu’il peut extraire de l’œuvre pour son propre travail, en particulier dans le troisième où il change complétement le point de vue pour produire une image dynamique aux limites de l’érotisme.
Les artistes se sont toujours forgés en copiant leurs paires, ainsi fit Michel-Ange :


L’exposition accorde un peu d’espace au fait que Michel-Ange soit devenu rapidement un artiste « mythique » dont on a gardé les reliques et fait de nombreux portraits. Rodin fit aussi l’objet du même type de construction hagiographique même si l’époque et sa propre personnalité, n’était-il pas la réincarnation de Pan lutinant les nymphes de son atelier ou de son entourage, s’y prêtait moins.

Insignes reliques, les mains des sculpteurs ont été conservées, du moins aux dire de certains. Un moulage qui ressemble vraiment à une de ses sculptures, la main de Moïse, a longtemps été considéré comme la véritable main de Michel-Ange . Le « moulage de la main d’Auguste Rodin tenant un torse féminin » (1917) est de proportion plus humaine.


Autre symptôme d’hagiographie, un écorché du XVIe siècle, passa longtemps pour une œuvre de Michel-Ange et eut de ce simple fait une influence considérable dans les ateliers et les écoles d’art, notamment en France au XIXe siècle.


En 1876, à 36 ans, après une jeunesse de labeur et de difficultés – il a été refusée, sans doute pour son bien, par l’école des Beaux-Arts- et a du travaillé comme praticien, Rodin peut enfin se payer son premier voyage en Italie et découvrir la « Chapelle des princes » à San Lorenzo. Cette chapelle, dont Vasari a écrit qu’elle « a été, est, et sera, jusqu’à la fin des temps, l’école de nos arts », lui était déjà connue pour l’essentiel par les moulages et les gravures. Mais la voir de ses yeux est un choc qui se traduira dans son grand œuvre qu’il commence peu après : la Porte d’enfer.
Les croquis qu’ils réalisent montre à la fois sa passion et son enthousiasme créateur.

Le démarrage de la « carrière de Rodin » est concomitant avec ce voyage. En 1877 il réalise sa première grande œuvre, L’Âge d’airain. Cette statue est célèbre, comme le scandale auquel elle donne lieu. Elle engendre une telle impression de vie qu’on l’accuse d’avoir effectué un moulage sur le vif. Succès retentissant au parfum de scandale, l’Âge d’airain amorce quarante ans de carrière. Les commandes officielles abondent et Rodin devient un portraitiste de la haute société. En 1878, Rodin crée son Saint Jean Baptiste, plus grand que nature pour prouver qu’il n’a pas recours au moulage. En 1880, l’État achète L’Âge d’airain et lui commande La Porte de l’enfer, inspirée par la Divine Comédie de Dante. Rodin travaillera sur cette œuvre jusqu’à sa mort sans l’achever mais de nombreux « extraits » deviendront mondialement célèbres : Ugolin, le Penseur, le Baiser…
Mais revenons à Michel-Ange. En 1875, la première œuvre de Rodin acceptée au Salon est « L’Homme au nez cassé », tribut à peine masqué à Michel-Ange .


Dans la lignée de Michel-Ange , Rodin pratique souvent le « non finito ». et comme lui, et comme tout sculpteur, il se confronte à l’Antique comme à l’étude d’après modèle qui est plus simple au temps du second que du premier. Face au torse du Belvédère, les deux sculpteurs se trouvent dans la même position, la sculpture antique étant à la fois source d’étude, d’admiration et d’émulation. L’un comme l’autre ne se contentent pas d’aimer, d’admirer d’étudier, la sculpture fragmentaire, ils veulent la dépasser.

L’exposition montre de remarquables études de musculatures de Michel ange qui sont tout à fait saisissante et dont on peut se demander si elles ne sont pas le fruit d’une observation scrupuleuse de corps humains lors de séances de dissection.

S’il ne dissèque pas les corps, Rodin aime les déformer, en particulier celui de la danseuse Alda Moreno dont la souplesse le fascine.


Chez Rodin, l’inspiration est exaltée par la beauté des femmes, mais elle se confronte aussi à la matière et au corps comme sujet central de l’art du sculpteur. A l’instar de son lointain maître, il perçoit le corps comme animé d’une vie intérieure intense et son art comme le moyen d’expliciter cette vie intérieure.
Pour la commande de la statue de Balzac, Rodin fait de multiples projets sans trouver de solution pour dépasser la laideur du modèle. Puis, lui vient l’idée de modeler ou mouler une robe de chambre. Cette technique d’absorption du réel dans la sculpture sera reprise par Picasso. Il introduit ensuite le buste de l’écrivain, dans la forme donnée par le tissu et produit une statue monumentale, qui sera critiquée par les contemporains mais est l’un des chefs-d’œuvre de la sculpture moderne.


Rodin accueillera dans son atelier tout ce qui compte pour la sculpture de son temps, Bourdelle, Brancusi, Camille Claudel. Il aura comme secrétaire Rainer Maria Rilke, comme amis Monet ou Clémenceau. Son atelier renouera ainsi avec la tradition du Grand Atelier de la Renaissance. En cela encore, il se rapprochera de son père spirituel avec qui il partage le privilège d’avoir créé des images universelles et éternelles.

Philipper PREVAL Paris 26 Juillet 2026




