di Philippe PREVAL
Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli, habile divertissement mais dangereux mélange des genres
Avec Les Rayons et les Ombres, Xavier Giannoli poursuit son travail de résurrection du cinéma français des années 50, ce cinéma qui enchainait les fresques historiques, les adaptations des grandes œuvres littéraires, les biographies de grandes figures ou les scènes de batailles et qui se caractérisait par son écriture, son écriture, ses dialogues travaillés, son goût du détail, ses pléthores d’acteurs au point de mériter le qualificatif de « qualité France » dont la nouvelle vague fit une marque d’infamie.
Un bon film
60 ans après cette polémique nous avons le droit d’aimer les deux écoles et d’apprécier les histoires bien écrites, bien jouées, bien filmées qui se déploient dans des décors recherchés et font que le spectateur ne voit pas le temps passer, sans pour autant qu’on soit obligé d’y voir de l’académisme ou de l’immobilisme et sans qu’on partage la célèbre phrase de Truffaut :
« Je ne puis croire à la coexistence pacifique de la tradition de la qualité et d’un cinéma d’auteurs ».
D’ailleurs ce dernier finit lui-même avec le Dernier Métro par pratiquer ce qu’il avait exécré.
Les Rayons et les Ombres est un très bon film au sens commun du terme, c’est-à-dire un bon divertissement où le spectateur peut s’absorber trois heures durant dans une histoire qui n’est pas la sienne mais dont la narration suscite émotion et réflexion. Un bon film joué par un grand acteur, Jean Dujardin, dont le cheminement fou vers la catastrophe n’est pas sans rappeler celui de Jean-Paul Belmondo dans Stavisky, et par une jeune actrice remarquable Nastya Golubeva. C’est en fait non un « biopic » mais une double biographie, la vie du père, Jean Luchaire, journaliste radical-socialiste et pacifiste, devenu patron de presse collaborateur étant racontée en parallèle de celle de la fille, Corinne Luchaire, jeune et belle actrice dont la profondeur de réflexion et le recul face aux événements évoquent des figures contemporaines comme Paris Hilton. L’auteur a d’ailleurs choisi cette dernière comme narratrice le plus souvent, sans se tenir à cette position cependant.
2 Jean Luchaire; 3 Corine Luchaire; 4 Otto Abetz
La collaboration
C’est donc le grand sujet de la collaboration et de la compromission sous l’occupation qui est abordé dans ce film. La beauté des décors, le jeu incarné de Dujardin, quelques morceaux de bravoure très réussis comme le retour des cendres de l’aiglon, fantasmagorie nocturne wagnérienne se terminant piteusement, les scènes orgiastiques de consommation de champagne, de caviar et de sexe à l’ambassade d’Allemagne – le très bel hôtel de Beauharnais couvert de svastikas pour l’occasion – ou dans un château XIXe de la région parisienne, ou encore les moments presque documentaires consacrés à la tuberculose qui intervient comme un véritable personnage et frappe père et fille, valent le prix du billet et c’est bien ce qu’on attend quand on va au cinéma
Qui était Luchaire, qui un matin de 1946, prit 12 balles dans la peau ? C’était un journaliste médiocre, il suffit de lire ses articles, un pacifiste sincère, du moins dans sa jeunesse, un homme d’affaire minable, toujours au bord de la faillite, un homme sans grande structure intellectuelle, sans moralité, entièrement gouverné par son goût du luxe, du lucre, du stupre et par l’incommensurable besoin d’argent qui en découle.
A l’époque où il vécut, son absence de colonne vertébrale morale ne pouvait le conduire qu’à épouser la cause de l’occupant et à le servir sans passion mais avec fidélité jusqu’au bout, conscient de son destin funeste mais incapable d’en dévier comme la fameuse expérience de la grenouille qu’on fait bouillir dans une casserole d’eau en commençant par chauffer celle-ci à feu doux.
Un goût amer
Mais si le destin dramatique du publiciste, dont le charme doit beaucoup au talent et au capital de sympathie de Dujardin, ne laisse pas le spectateur indifférent – la scène de la préparation de l’exécution mêlée au réquisitoire est magistrale-, le film lui, laisse cependant, un goût étrange. En effet, si l’auteur pose en tant qu’artiste et prend bien soin de ne pas se prétendre historien, il s’est quand même entouré d’un aréopage de professionnels de l’Histoire et a mis un tel soin à reconstituer le cadre historique, qu’on a bien du mal à voir le film comme une fiction et non comme un film historique. Et dans ce contexte, certaines erreurs, simplifications ou raccourcis sont tout à fait admissibles pour tenir en trois heures, par exemple, le fait de débattre des lois anti-juives de Vichy dans la rédaction des Nouveaux temps, alors que le journal fut créé un mois après lesdites lois – on peut supposer que ce débat a eu lieu ailleurs comme au Matin dont Luchaire fut brièvement rédacteur en chef – d’autres, en revanche, ont une portée beaucoup plus importante.
Loin de servir la compréhension de la vérité historique, ces adjonctions fictives tendent à manipuler les faits et le spectateur. A quel jeu joue-t-on ? S’agit-il de faire une fiction historique distrayante et sans prétention comme La mort de Staline ou Inglorious bastards, ou de présenter la biographie d’un personnage historique réel comme la Liste de Schindler ? On peut faire les deux, mais pas en même temps. On ne peut faire un tableau à moitié ingresque, à moitié impressionniste. Ceux qui s’autorisent ces incohérences de styles ont toujours été les demi-sel de la peinture, les Tissot, les Gervex. Et dans le cas présent, c’est bien pire qu’une incohérence de style, c’est une incohérence de position par rapport au réel car dans ce contexte, on ne parle plus de « biopic », de film d’histoire mais de film à thèse qui se sert de l’histoire. Ces incorrections sont trop lourdes et trop nombreuses pour être passées sous silence, et leur pensée sous-jacente trop grave de conséquence pour ne pas être commentée.
Nous ne prendrons que trois exemples mais qui sont importants et qui permettent de comprendre le sens dans lequel se dirige le film.
Un collaborateur de la première heure !
D’abord, Jean Luchaire ne commença pas à collaborer en 1941 ou 40 comme le suggère le film mais dès l’avènement de l’hitlérisme qui très tôt finança sa revue. Sur ce point, la thèse que lui a consacré Jean-René Maillot[1] ne laisse aucun doute. D’ailleurs une certaine « bienveillance » à l’égard du « légitime besoin d’expansion » de l’Allemagne était présente dans sa prose dès 1930[2]. Les années 30 furent pour Luchaire un lent cheminement de la droite de la gauche vers un soutien clair à la politique du IIIe Reich[3]. En 1939 il était prêt à servir l’Allemagne nazie car il la servait déjà depuis des années.
Cette connivence avec ce que le moindre bon sens désignait comme l’ennemi, fut celle de très nombreux membres de la droite extrême de l’époque, presque toute une génération, comme Thierry Maulnier qui, se réjouissant des accords de Munich, écrivit dans son journal Combat qu’une défaite de l’Allemagne signifierait l’écroulement du principal rempart contre la révolution communiste -argument repris par les « putschistes prussiens » de 44-, comme Darquier de Pellepoix, fondateur avec le précédant du « comité de vigilance des jeunes mobilisables », organisation « pacifiste » pro-allemande qui, en 1936, fit un grand meeting pour refuser que les jeunes français ne participent à une guerre favorable « aux juifs et aux soviets », ou encore Pierre Gaxotte dont les propos sur Léon Blum disent tout[4]. Les exemples sont innombrables. Notre temps était l’une des nombreuses publications pré-collaborationnistes qui préparaient déjà l’opinion à « préférer Hitler à Staline ».
Tous les pacifistes n’étaient pas frappés de cet aveuglement. Jean de Pange[5] par exemple, fut un véritable prophète du rapprochement franco-allemand entre les deux guerres et après 45, mais il s’opposa au nazisme dès son avènement, Pierre Abraham, qui écrivit dans Europe, la revue pacifiste de Romain Rolland, et entra dans la résistance en 1942, ou Pierre Brosselette, qui quitta la revue de Luchaire dès 1934 précisément pour ses accointances avec les Nazis -la scène est placée dans le film en 1940. Normalien, Brossolette n’avait ni la même armature intellectuelle que Luchaire, ni la même structure morale. Chacun sait qu’il mourut sous la torture en 1944 et qu’il fut l’un des premiers compagnons de la libération.
Malgré les petits services qu’il rendit ici ou là, Luchaire échoua à passer pour un résistant de la dernière heure, mais il fut bien un collaborateur de la première.
Abetz était un vrai Nazi
Le film montre le basculement d’Otto Abetz dans le nazisme comme le fruit d’une pression de la part du régime nazi. Le pacifique professeur de dessin désargenté est convoqué par les autorités allemandes. Les uniformes sont impressionnants, tout cela a une vague allure de convocation par la Gestapo ou par le KGB… Dans un grand bureau, on lui fait peur, il se soumet. Belle histoire qui conserve autant que faire se peut la virginité morale du gentil professeur de dessin pacifiste.
Mais cette scène est fictive, elle n’a jamais existé. Abetz a adhéré au NSDAP en 1932 sans que personne ne l’y force, il a été le collaborateur direct du facétieux Baldur von Schirach, responsable des jeunesses hitlériennes, puis à Vienne de la déportation de 185 000 juifs et condamné pour ces faits à 20 ans de prison, qu’il a dûment purgés, puis Abetz devint l’homme de confiance de Joachim von Ribbentrop, représentant en vins de Champagne, ministre du Reich, pendu à Nuremberg, avant de devenir l’ambassadeur de l’Allemagne nazie dans le Paris occupé par cette dernière.
Abetz fut un honnête travailleur de la machine infernale, un serviteur dévoué du nazisme.
Les méchants FFI et les gentils collabos
Luchaire et sa fille après leur fuite rocambolesque à Sigmaringen, où celui-ci n’était pas un simple réfugié comme le suggère le film, mais un ministre du gouvernement collaborationniste en exil, empruntèrent les routes pimpantes de la Bavière et du Tyrol pour finirent dans hôtel de Merano, Tyrol italien, où ils furent capturés fort civilement par les troupes américaines. Mais ce n’est pas ce que présente le film. Le film les met entre les mains de méchants FFI, sales et avinés, des vrais gens du peuple quoi, qui au surplus lutinent la pauvre Corinne, phtisique et malheureuse, magnifique reprise de la typologie érotique bon marché de la « damsel in distress ». Et on peut supposer que ces brutes avinées l’ont même violée sous les yeux de son pauvre père, avant qu’un tout aussi imaginaire mais brave capitaine de la première armée, celle du pas encore maréchal de Lattre de Tassigny, ne mette fin à leurs exactions. Miracle suprême, celle qui marchait pieds nus et débraillées sur la route devant le camion des FFI, a retrouvé se chaussures deux plans plus loin, mais pas son brushing. Certes !
Quelle est l’utilité narrative de cet épisode à part d’humaniser encore un peu plus cette gentille de famille de collabos et de bestialiser ces horribles résistants, à part de montrer comme l’eut dit Fresnel qu’il y a « de la lumière dans l’ombre et de l’ombre dans la lumière ». Bref d’instiller l’idée que tout est gris, que tout est compliqué, que rien n’est simple.
Doit-on s’intéresser à la thèse du film ?
J’aime le boudin Galabart, ce boudin fait de sang de porc, et de morceaux de gras et de tête de porc, à peine cuit, juste caillé. Un boudin qui garde son bon gout de sang qui présente à l’œil sa belle robe vermeille. Mais il est compréhensible que ces détails paraissent écœurants à certains. J’aime l’andouillette AAAAA, qu’il vaut mieux ne pas sentir de près, mais qui est fort goûteuse. On peut aimer les tripes, l’époisses, le camembert bien coulant, le gibier bien faisandé, ou les harengs pourris, fameux plat scandinave. Pour goûter certains mets raffinés, il faut, outre une certaine éducation ou habitude, savoir séparer les sens et en désactiver certains.
Il en va de même pour les œuvres d’art. il faut parfois distinguer différents plans et en négliger certains. Séparer l’œuvre de l’homme est un topos. De façon générale, la délectation, pour reprendre le terme de Nicolas Poussin, que procure une œuvre d’art n’exige pas qu’elle ait des vertus morales, ni qu’elle soit dans le bon camp.
On peut aimer le style de Céline, sa prodigieuse imagination, même si sa pensée répand à peu près le même fumet que l’andouillette AAAAA et qu’elle est composée des mêmes ingrédients.
On peut apprécier un film sans se préoccuper de la thèse qu’il propose.
Il est clair que la thèse défendue par Les Rayons et les Ombres tient en quelques mots : les collabos n’étaient pas tous des salauds, certains étaient simplement des imbéciles gouvernés par l’appât du gain et le lucre, certains aimaient sincèrement leur fille et avaient été des pacifistes sincères, les résistants n’étaient pas tous des gens bien, certains étaient des crapules ayant mis un brassard FTP au dernier moment pour vivre l’ubris du pouvoir, les collabos n’étaient pas tous de droite, certains étaient de gauche. En bref, lumen in umbra, umbra in lumine.
Cette thèse amène à la confusion des valeurs, aux multiples nuances de gris, au « c’était une époque compliquée », au « tout se vaut » et même chez certains à des aberrations comme « la collaboration était de gauche ».
Ce sont les idées de ce film, mais est-on obligé d’y prêter attention ? Certainement pas ! La confusion mentale ou intellectuelle qui peut frapper un auteur, est d’un intérêt mineur en face de son talent et dans ce cas si la pensée est confuse, le talent est certain.
Philippe PREVAL Paris 19 Avril 2026
NOTE
[1] Jean-René Maillot, Jean Luchaire et la revue Notre temps (1927-1940), Université de Lorraine, 2014.
[2] Maillot, 2014, p. 277.
[3] Voir par exemple Maillot, 2014, pp. 558 et seq.
[4] « D’abord, il est laid. Sur un corps de pantin désarticulé, il promène la tête triste d’une jument palestinienne. […] Comme il nous hait ! […] Entre la France et l’homme maudit, il faut choisir. Lui, il incarne tout ce qui révolte notre sang et notre chair. Il est le mal. Il est la mort. ». Candide, 7 avril 1938
[5] On peut lire avec profit son remarquable Journal, Paris, Grasset, 1964-1975.
VERSIONE Italiana
Luci e ombre, il film di Xavier Giannoli: un grande film sull’occupazione nazista della Francia, o una riscrittura mascherata di Vichy ?




