di Philippe PREVAL
Dionysos roi de la Navarre
A Pampelune
Le matin du 6 juillet se réunissent invariablement dans les rues de Pampelune pour assister à l’ouverture des fêtes de la San Fermin qui vont durer 7 jours, Navarrais, Basques, mais aussi Béarnais, Bigourdans et tout ce que l’Occitanie et le nord de l’Espagne comptent de jeunes gens aptes à danser et à faire la fête. Un peu avant les douze coups de midi, ce peuple bigarré mais impeccablement vêtu de blanc et d’une fine écharpe de coton rouge à la ceinture, se rassemble sur la place de la mairie et sur les places environnantes pour tenir à bout de bras un petit foulard rouge, tout en criant le nom du saint. A midi le canon tonne et le maire déclare les fêtes ouvertes. S’ouvre alors une période de quasi non droit qui sera marquée par la danse, le bruit, la musique, la proximité des corps, le vin qui emplira les organismes et teintera les habits blancs d’une belle couleur lie de vin et surtout les taureaux.

Pendant 7 jours la ville ne sera que défilés de cortèges, chants, joyeux tintamarre, corps ivres morts entassés sur les trottoirs ou dans les jardins, cavalcades de taureaux qui traverseront la ville le matin et mourront dans la souffrance l’après-midi.

On rattache ces fêtes à l’obscure Firmin, Fermin, né à Pampelune au IIIe siècle, formé et baptisé à Toulouse, qui fut martyrisé à Amiens après avoir participé à l’évangélisation de la Gaule. Il est d’ailleurs représenté sur un des trumeaux de la cathédrale.
Mais ces décorations catholiques ne doivent pas nous tromper, ces fêtes ne sont rien d’autre qu’une immense bacchanale. La danse, le bruit, la musique nasillarde des gaita, les tambours assourdissants, le vin dont on se couvre tout autant qu’on s’en enivre, tout ici marque le culte de Dionysos le bruyant, Dionysos Bromios. Ces cortèges incessants qui tournent dans la ville, se confrontent, repartent en se tenant serrés, épaule contre épaule, mains sur les épaules, bassin contre bassin, cette immense fusion de tout un peuple ou de plusieurs, fusion inconsciente et assumée en même temps, où chacun boit et chante avec un inconnu qui devient son frère, où chacun paye à boire à un frère qu’il ne reverra jamais, ne sont autre que l’immense thiase de Bacchus Dionysos, et les chants religieux ou nationaux ne font que recouvrir les « Iach Iach évohé », acclamation rituelle des Bacchantes lors des fêtes en l’honneur du dieu, qu’avait retrouvée Etienne Jodelle en 1553 lorsqu’il célébra à Arcueil avec ses amis Baïf, Ronsard, Muret et quelques autres, la Pompe du Bouc.
Athènes
Au onzième jour du mois d’Anthestérion, Athènes s’offrait pendant 3 jours au grand dieu. Les temples étaient fermés, seul le temple de Dionysos des marais était ouvert. C’était la fête des Anthestéries. Dionysos montait des enfers, l’anodos, il venait avec le cortège des morts, prendre possession de la ville et s’unir, lui seul sait comment, avec la reine, la basiléïa, la femme de l’archonte roi, cocu sacré et magnifique. Le premier jour on brisait les couvercles de grandes jarres de vin nouveau, on y plongeait des cruches, même les bambins de trois ans avaient de petites cruches, tous les hommes s’enivraient, jusqu’au délire, jusqu’à rouler par terre et sombrer dans l’inconscience, comme Silène, comme les bacchantes, comme les satyres, comme le cortège du Dieu.

Car il n’y a qu’une manière de célébrer le culte de ce dieu si étrange qu’on le pensait étranger au temps d’Hérodote, ce dieu de l’irrationnel inventé par ceux qui avaient mis la raison au fondement de la cité: être de son cortège, être de sa suite, faire partie des siens, se fondre dans sa bande et pour cela il fallait se laisser dominer par lui, pénétrer par lui, chevaucher par lui, être au sens propre enthousiasmé par le dieu. Le bacchant s’identifiait au cortège du dieu, le dieu s’intégrait au groupe des bacchants. Dionysos était un dieu voyageur mais qui pouvait se rendre présent dans la cité. Il n’était pas un dieu qu’on va voir dans un temple lointain après un pèlerinage, mais un dieu qui peut venir frapper à votre porte.
Les rites se succédaient, c’était à la fois la fête du vin nouveau, la fête des fleurs, la fête des morts, l’ouverture de toutes les barrières, le moment où pauvres et riches, esclaves, métèques et citoyens ne formaient qu’un immense corps animé par le dieu.
Le défilé des athéniens enivrés ne devait guère être différent de celui des festayres qui titubent et serpentent dans les rues de Pampelune.
Les taureaux
Pendant sept jours, chaque matin un coup de canon indique que six taureaux de combat et autant de bœufs énormes et armés de longues cornes, quittent le corral pour commencer une joyeuse cavalcade qui leur fera traverser la ville pour rejoindre les arènes. Pendant un peu plus de deux minutes la ville est à eux, ils déboulent dans les rues qui ont été gainées de bois pour protéger les immeubles comme les temples d’Athènes étaient soigneusement cerclés de cordes pour les protéger des morts. Les taureaux sont maîtres de la ville comme Dionysos est maître d’Athènes, Dionysos est un dieu taureau, il est « l’enfant à cornes », le « dieu cornu », « celui qui a un front de taureau », « celui qui est né d’un taureau », le dieu aux cornes dont Ariane dit « Ces cornes qui parent ton front me rappellent le beau taureau dont ma mère fut éprise[1]». Europe, la sœur de son grand père, fut enlevée par un Zeus-taureau. C’est la raison pour laquelle Cadmos quitta la Phénicie et finit par fonder Thèbes, où Zeus s’unit à sa fille Sémélé qui conçut de lui Dionysos. Par Arianne comme par Sémélé, Dionysos rencontre un taureau.
Les jeunes hommes vont mesurer leur bravoure et leur virilité à celle des taureaux. Le combat est inégal. Ils courent devant ou à côté des fauves, les touchent, les frottent et parfois, le taureau qui dévale la ville, affolé par le bruit et la foule, les écrase, les piétine, les perfore plus rarement. Le blanc se couvre alors d’un rouge éclatant. Les accidents sont fréquents pendant l’encierro.

Une fois les taureaux dans le toril, la foule envahit l’arène. On lâche alors des vachettes ou de jeunes taureaux dont les cornes sont soigneusement emmitouflées dans du tissu pour éviter tout accident. A nouveau il s’agit de prouver sa bravoure en sautant par-dessus l’animal, en esquivant sa charge au plus près, en touchant son front ou ses cornes. Il y a des contusions, il y a des entorses, des luxations. On ne meure pas pendant les « vaquillas » mais on en reste parfois alité pendant plusieurs semaines.
Et l’après-midi, non pas « A las cinco de la tarde », mais à 18h30, pour éviter la chaleur accablante, le rite du taureau se conclut. Chacun des six taureaux qui ont parcouru la ville à toute vitesse le matin, connait sa gloire et sa passion. Il est livré dans l’arène de sable seul face au torero qui le fixe, seul face aux banderilleros, seul face au picador qui le pique, évaluant sa bravoure et émoussant son ardeur, seul à nouveau face au torero qui l’invite à une danse macabre et le tue. Tout au long de son parcours, le taureau est seul.
¡Y el toro, solo corazón arriba![2]
Il fut un temps en Espagne, où tout ce qu’elle comptait d’artistes, d’écrivains et de penseurs trouvaient dans le rituel tauromachique la traduction et l’illustration des principales questions philosophiques sur l’existence et sur la mort qui les animaient. En vingt minutes, toute une vie défile, la gloire de la prise de possession de l’arène quand l’animal magnifique jaillit du toril et s’ébat dans l’ellipse solaire, l’épreuve et les douleurs de la pique, le combat inégal du courage contre la ruse, la mort dans l’épuisement, la sortie glorieuse ou piteuse quand le cadavre est trainé par les chevaux. Le compagnon de cette marche à la mort, est le torero, animé ou pas par le « duende ». Le Duende, l’esprit follet, l’inspiration, qui peut saisir le torero, le chanteur de flamenco ou le danseur, et le faire passer d’un exercice banal à une liturgie cosmique. Qu’est-ce que le « duende », si ce n’est l’enthousiasme dont Dionysos anime ses servants.

Bacchus dieu taurin, dieu des morts, frère grec d’Osiris, connut deux fois la mort et sa tombe était visible dans le temple d’Apollon à Delphes. Bacchus était le sacrificateur et le sacrifié. Ainsi est le taureau qui domine la ville au matin et meurt sur le sable en fin d’après-midi, transpercé par une épée. Il y a des lieux où les corridas sont plus belles, des lieux où les afficionados sont plus raffinés mais aucun où l’esprit de ces fêtes maintes fois abandonné et autant de fois, retrouvé, n’est aussi palpable qu’à Pampelune.
Combien d’étés encore verrons-nous Bacchus vivre et mourir à Pampelune avec les taureaux, défiler et danser dans les rues au son des gaiteros.
Philippe PREVAL 12 Luglio 2026
NOTE
