di Philippe PREVAL
La rivière souterraine qui passe sous l’opéra qui a donné cours à bien des inventions comme le fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux n’est qu’un mythe ; mais celle qui coule entre Rome et Paris et peut changer de sens selon son humeur, est bien réelle. Unissant les deux villes depuis des millénaires, elle favorise la continuité des échanges et ressurgit de temps à autre, donnant naissance à des expositions remarquables ou à des concerts qui ne le sont pas moins.
C’est ainsi qu’en automne le Louvre présenta une exposition sur la genèse de la galerie Farnèse dont nous avons rendu compte ici ( Cfr. https://www.aboutartonline.com/a-voir-au-louvre-dessins-des-carrache-la-fabrique-de-la-galerie-farnese-jusquau-2-fevrier-un-exposition-immersive-sur-ls-galerie-fernese-original-en-francais-version-en-italien/ ) et qui fut (elle s’achève lundi) un véritable moment de grâce. Dans le cadre de cette exposition, le Louvre organisa un concert de musique « baroque » romaine. J’emploie le terme avec des guillemets car si les pièces choisies sont bien contemporaines des fresques des Carrache, la musique est, elle, très marquée par le strict contrepoint de la renaissance. Ce concert donné le 7 janvier au Louvre par l’Ensemble Correspondances sous la direction de Sébastien Daucé a rebondi à Rome dans un échos amplifié le 15 janvier.
A l’invitation de Régis Nacfaire de Saint Paulet, President de l’association Roma Barocca in musica et grace a la generosite Prince Amyn Aga Khan et des amis des l’Association et en collaboration avec les Pieux Etablissement de la France in Rome, l’Ensemble Correspondances a pu se produire dans un concert mémorable dans un lieu on ne peut mieux choisi, le salon d’Hercule du Palais Farnèse. L’austérité grandiose de ce cube monumental (18 mètres de hauteur !) dont le seul décor est constitué d’une série de bustes d’empereurs romains, de quelques tapisseries perdues dans les hauteurs et d’une copie du célèbre Hercule Farnèse aujourd’hui à Naples, offrait un écrin parfait pour la musique polyphonique choisie par Sébastien Daucé.

Le public fut accueilli par deux anges baroques de Philippe Casanova, que celui-ci termina quelques minutes avant le concert en pur respect de l’esprit fa presto du baroque.

Le concert commença par une pièce de Palestrina, mort en 1594, au moment ou Annibal Carrache et son équipe travaillaient déjà pour Alexandre Farnèse. Pulchra es, amica mea, fait partie du cycle consacré au cantique des cantiques. Palestrina fut en quelque sorte un collaborateur direct de Grégoire XIII, chargé de mettre en musique le concile de Trente, de domestiquer les complexités de la polyphonie renaissante, de revenir au plain chant ou a une polyphonie où la ligne mélodique reste lisible. Sa musique est en parfaite harmonie avec la simplicité que le cardinal Paleotti souhaitait pour la peinture et dont les chevaliers furent… les trois Carrache. Pulchra es, amica mea[1], est l’une des pièces les plus inspirées du recueil, on y retrouve un Palestrina qui rayonne d’une joie indicible et auquel rendent parfaitement hommage les interprètes.
La seconde pièce, de Luca Marenzio, Crudel, acreba, inesorabil Morte, est inspiré d’un sonnet de Pétrarque. Le sonnet 336 du Canzoniere qui est une double sextine, fait partie de la partie sombre du recueil, où Pétrarque se lamente de la disparition de Laure et aspire à une mort rapide. Dans ce sonnet, il imagine que Laure, nouvelle Eurydice viendra le chercher, lui le nouvel Orphée et le conduira là où il sera heureux et n’aura plus à rimer. Marenzio a choisi la seconde strophe[2] pour composer son madrigal à cinq voix qui fait littéralement corps avec le texte. Bien que mort en 1374, Pétrarque eut une importance considérable dans la poésie française du XVIe siècle qu’on nomme souvent pétrarquisme et une présence non moins considérable dans la musique baroque italienne dont les compositeurs eurent fréquemment recours au Canzoniere. Cette longévité est assez exceptionnelle dans l’histoire et ils ne sont pas rares, ceux qui voulant séduire une jeune fille pillent encore aujourd’hui le poète mort il y a six siècles et demi ; sans doute parce que sa poésie amoureuse est éternelle.
Il est bon de rendre hommage à Luca Marenzio, qui mériterait d’être mieux connu. Il eut une vie assez compliquée. Longtemps au service du cardinal d’Este, il travailla ensuite pour divers princes italiens, en particulier pour le cardinal Ferdinand de Medicis à Rome qu’il suivit ensuite à Florence, avant que Clément VIII ne lui confie en quelque sorte la succession de Palestrina en le chargeant de continuer le travail de réforme du chant liturgique. Logé au Vatican, il eut comme voisin le Tasse… Il s’éloigna du strict contrepoint pour introduire quelques dissonances. Il est mort à Rome, en 1599 et il est enterré à Santa Maria in Lucina, là où repose Poussin. la pièce est extraite du neuvième livre de madrigaux publiée l’année de sa mort, alors que les travaux de la galerie étaient engagés depuis deux ans.
Poursuivant l’ambiance joyeuse instituée par Pétrarque, le concert se poursuit par une autre œuvre de 1599 : les Lamentations de Jérémie (Threnos Jeremiae prophetae), mises en musique par Tiburtio Massaino, né à Crémone avant 1550 et mort la même année qu’Annibal Carrache en 1609. les Lamentations de Jérémie sont traditionnellement chantées pour les offices des ténèbres. On connait bien celles de Lassus (mort en 1594) et celles de Couperin. Massaino compose des motets à cinq voix d’une grande pureté sonnant admirablement dans l’espace minéral du salon d’Hercule.
| Pulchra es, amica mea,
et suavis et decora, oculi tui columbarum, terribilis ut castrorum acies decorata. |
Tu es belle, mon aimée,
et douce, et gracieuse ; tes yeux sont ceux des colombes, terrible comme une armée rangée en bataille. |
| Crudel, acerba, inexorabil Morte,
cagion mi dài di mai non esser lieto, ma di menar tutta mia vita in pianto, e i giorni oscuri et le dogliose notti. I mei gravi sospir’ non vanno in rime, e ’l mio duro martir vince ogni stile. |
Cruelle, amère, inexorable Mort,
qui ne me donne jamais le bonheur, mais de mener toute ma vie en larmes, et dans les jours sombres et les nuits douloureuses. Mes soupirs graves ne riment pas, et mon dur martyr vainc tous les styles. |
Vient ensuite Frescobaldi qui est de la génération suivante et dont le nom sonne comme une coupe de champagne, mais dont le Capriccio delle durezze, d’une lenteur impressionnante, emmène l’auditeur dans un autre monde. Stefano Landi et Luigi Rossi sont de la même génération que Frescobaldi. Avec l’air Fonti del mio dolor, le premier transporte l’assistance dans le ravissement avec la souplesse et la délicatesse d’un émouchet, fier et habile voltigeur. Le cadre rigide du contrepoint semble définitivement assoupli et un air de liberté traverse l’espace. La musique de Landi se mêle admirablement au très beau texte[3] de Virginio Cesarini, jeune prodige, à la fois théologien et poète, que s’était attaché Maffeo Barberini et qui hélas mourut en 1624 à 29 ans à peine.
Luigi Rossi né à Naples en 1597, arriva à Rome vers 1620, il fut à partir de 1633, l’organiste de Saint-Louis-des-Français puis travailla pour le cardinal Antonio Barberini avant que la mort d’Urbain VIII et les difficultés qui s’ensuivirent pour les Barberini, ne le laissent sans emplois. Il partit pour Paris où, le cardinal Mazarin lui commanda le premier opéra italien écrit expressément pour une production parisienne : Orfeo. Théophraste Renaudot narre en détail cette représentation qui eut lieu le 2 mars 1647 au palais royal devant la cour. Après divers voyages il revint à Rome, où il mourut en 1653 en pleine gloire. La Sinfonia prima, extraite d’Il palazzo incantato et la Passacaille del seigneur Louigi, extraite de l’Orfeo, sont deux morceaux jubilatoires qui annoncent la musique de Lulli. La cantate pour soprano et basse, M’uccidete begli occhi, est une chanson d’amour délicieuse qu’entonnent successivement Perrine Devilliers et Clémence Vidal.
Une génération passe encore et c’est Giacomo Carissimi, né deux ans après la mort d’Augustin et cinq avant celle d’Annibal, qui clôt le concert avec Jephté, son oratorio le plus célèbre. Donné vers 1648, pour la célèbre congrégation du Saint Crucifix qui se réunissait les vendredis de Carême, dans l’Oratoire du même nom, l’édifiante et terrible “Histoire de Jephté ” est un exemple parfait de l’utilisation du récitatif. Histoire terrible en effet de Jephté qui adressa comme vœu à l’Eternel de lui sacrifier la première personne qui sortirait de sa maison ou viendrait vers lui en remerciement de la victoire contre les fils d’Ammon qu’il lui demandait. C’est ce que raconte au début le narrateur. L’Eternel accorda la victoire.
Carissimi se plait à la narration des lamentations des ammonites vaincus. Et ce fut évidement la propre fille de Jephté qui sortit et vint danser vers lui. Il la sacrifia ou elle se consacra à Dieu. Les avis divergent, les textes sont ambigus et les écrits innombrables. Il est clair que Dieu a proscrit le sacrifice humain, mais un holocauste est un holocauste. Mais avant ce moment final, la jeune fille eut loisir d’aller dans la montagne pleurer deux mois sur « sa virginité » (ce n’est pas l’un des passages les plus clairs de la Bible). Son père lui dit « Vade, filia mia unigenita, et piange virginitatem tuam. » (Va, ma fille unique, va gémir sur ta virginité). Et Carrissimi a le bon goût de laisser l’épineuse question du sacrifice en suspens et de terminer sur un beau chœur qui s’achève par : Plorate filii Israel, plorate, omnes virgines, et filiam / Jephte unigenitam in carmine doloris lamentamini (pleurez enfants d’Israël, etc…).
| Fonti del mio dolor, occhi lucenti
ond’ Amor mi feri perche vibrate a me dardi pungenti se gia’l mio cor peri, non ho cor piu dentr’ al petto che di duol sol’ e ricetto nel fissarmi contro l’armi vostr’ardent’ inceneri. |
Sources de ma douleur, yeux lunimeux
dont l’Amour m’a touché, pourquoi me lancez-vous des flèches acérées alors que mon cœur est déjà mort, que je n’ai plus de cœur dans la poitrine que je ne suis que douleur et fuite en me fixant de vos armes ardentes et incandescentes. |
Et c’est sur cette déploration que s’achève ce bel hommage aux frères Carrache et aux musiciens italiens de leur époque qui enseignèrent l’art musical à toute l’Europe.

Philippe PREVAL Rome 1 Febbraio 2026
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