À voir au Louvre “Dessins des Carrache. La fabrique de la Galerie Farnèse” (jusqu’au 2 février). Un exposition immersive sur la Galerie Farnèse (original en français, version en italien)

di Philippe PREVAL

De 1667 à 1671, Louis XIV fit réaliser dans la galerie des ambassadeurs aux Tuileries une copie à l’identique ou peu s’en faut de la galerie Farnèse[1].

Celle-ci subsista jusqu’à sa destruction en 1871 lors des événements de la commune. Le travail commença en 1667 par la réalisation de dessins à l’échelle par les premiers pensionnaires de l’académie de France, tout juste créée. Cinq pensionnaires y travaillèrent, et une inscription située dans l’angle sud de la Galerie en garde le souvenir :

«L’anno 1667 è stata copiata questa Galleria da F. Bonnemer, B. Sarasin, J. Corneille, L. Vouet, P. Monier mantenuti a Roma nell’Accademia Franc(ese)».

Les cartons furent envoyés à Paris et les toiles exécutées par des peintres de valeur : Charles de La Fosse (1636-1716), Louis Gabriel Blanchard (1630-1704) et Claude François Vignon (1633-1703). Les tableaux ont disparu mais les cartons de François Bonnemer (1638-1689), Jean-Baptiste Corneille (1649-1695), Pierre Mosnier (1641-1703), Bénigne Sarrazin (1635-1685) et Louis René Vouet (1637-1675) existent encore, ils ont même fait l’objet d’une campagne de restauration intensive de 2021 à 2025 et représentent aujourd’hui un patrimoine étonnant dont la surface s’étend sur 93 m2 !

Figure 1: Jean-Baptiste Fortuné de Fournier, La galerie des ambassadeurs au palais des Tuileries (1857), Louvre

La galerie des Carrache était célèbre dans l’Europe entière. D’autres copies, moins ambitieuses cependant, se retrouvent en Angleterre et en Allemagne. Celle de Paris bénéficia de la magnificence d’un roi et même Bellori juge bon d’en parler :

« Mais ceux qui ne voient pas sa beauté à Rome se satisfont des copies avec lesquelles de telles nobles œuvres partent en pèlerinage parmi les nations les plus ferventes et les plus studieuses, et surtout à Paris où la peinture et d’autres beaux-arts ont leur place au sein de la générosité royale. Elle a été imitée par les académiciens royaux étudiant à Rome, et les fables ont été traduites en toiles à l’huile pour orner une autre galerie du palais de Louvre, qui est en train d’être reconstruite par la magnificence de Sa Majesté».[2]

C’est par l’évocation de cette curieuse histoire et la présentation d’une sélection de ces impressionnants cartons que débute l’une des plus passionnantes, des plus subtiles et des plus élégantes expositions qu’il soit donné de voir.

Figure 2: la présentation immersive des cartons

Le visiteur peut se déplacer parmi les cartons grandeur nature comme s’il pouvait voir les fresques depuis un échafaudage.

Figure 3: l’un des ignudi

Mais cette première partie, tout impressionnante qu’elle soit ne constitue que les antipasti. Le primo piatto est l’immersion dans le processus de création de la galerie elle-même. Le chantier de la galerie qui dura presque une décennie fut une véritable forge, il produisit un chef d’œuvre pluriel, multiforme qui lui-même engendra d’innombrables œuvres, il produisit aussi des artistes, en particulier Reni, Dominiquin et Albani qui essaimèrent ensuite en Italie et dont l’école finit par se confondre avec l’histoire de la peinture elle-même, pour reprendre l’expression de Stendhal.

Par chance, les plus grands collectionneurs du XVIIe et du XVIIIe comme Pierre Mignard, Pierre Crozat, ou encore Pierre-Jean Mariette, se sont passionnés pour les dessins préparatoires. Leurs collections se retrouvent pour l’essentiel au Louvre et à Windsor.

La couronne anglaise ayant généreusement accepté de prêter 25 dessins, l’exposition permet ainsi de reconstituer la genèse complète du chef-d’œuvre, des premières esquisses, aux dessins accomplis, jusqu’au grand carton des Offices.

Figure 4: Annibal Carrache, esquisse pour le triomphe de Bacchus et Ariane, Louvre
Figure 5 : Etude pour le groupe de Bacchus et Ariane, Louvre

On l’aura compris, c’est une exposition pour passionnés de peinture et de dessin, pour ceux qui veulent cheminer patiemment avec un immense artiste au travail.

Figure 6: carton final pour la partie droite du Triomphe, Musée des offices, Florence

On peut passer des heures à aller et venir de dessin en dessin pour admirer la façon dont Carrache déploie son génie et donne tout pour sa « Sixtine ».

Figure 7: Bacchante, détail du carton
Figure 8: Bacchante, étude, Louvre

Poussin disait que le but de l’art est la délectation. C’est précisément ce sentiment qui remplit le spectateur qui vit au Louvre un moment privilégié.

La scénographie n’est pas en reste. Margaret Gray, qui vit et travaille à Paris, propose aux visiteurs une reconstitution à échelle réduite de la galerie, quelques dessins préparatoires étant installés en répons.

Figure 9: reconstitution de la galerie Farnèse.

Les sources de Carrache sont multiples. Il y a d’abord les antiques qui peuplaient à l’époque le palais et sont aujourd’hui à Naples. Lorsqu’il crée son Pan offrant de la laine à Diane, Carrache peut étudier à loisir le Pan et Olympos Farnèse. Il n’hésite pas à utiliser d’autres antiques, dont le célèbre Torse du Belvédère qu’il intègre dans un de ses dessins. Le Torse du Belvédère est représenté par un beau moulage de l’Ecole des Beaux-Arts, venu en voisin et qui sur le plan didactique est bien suffisant.

Figure 10: Annibal Carrache, étude pour Pan et Diane, Louvre.
Figure 11: Annibal Carrache, étude d’après Pan et Olympos, Louvre.

Mais Carrache ne s’appuya pas seulement sur sa culture de l’Antique, il utilisa aussi les travaux de ses prédécesseurs,

Figure 12: Annibal Carrache, étude pour d’homme, Windsor, collection royale anglaise
Figure 13: moulage du Torse du Belvédère, Ecole des beaux-arts, Paris.

en particulier Perin del Vaga dont le Louvre à la chance de posséder une magnifique étude du Triomphe de Bacchus, sans doute inspirée elle-même d’un dessin de Raphaël.

Figure 14: Perin del Vaga, Triomphe de Bacchus, étude pour la cassette Farnèse, Louvre.

Le secondo piatto c’est le Camerino Farnèse qui fut un peu un projet d’essai pour Carrache. la reconstitution proposée par Margaret Gray, en image et en vidéo,  est d’autant plus utile qu’à la différence de la galerie, le Camerino a souffert de plusieurs accidents, le principal étant le transfert des toiles à Parme puis à Naples.

Figure 15: le Camerino Farnèse, reconstitution proposée par Margaret Gray

L’iconographie de chaque lunette peinte à fresque est expliquée en détail et les dessins disponibles sont présentés en répons.

Figure 16: Ulysse et les sirènes
Figure 17: Persée tuant la gorgone Méduse

Mais l’aventure se finit mal. La galerie eut raison de la santé morale et physique d’Annibal, elle eut aussi raison de l’amitié entre les deux frères. Augustin partit pour Venise où il mourut prématurément. Pour finir, les Farnèse spolièrent Annibal en ne lui donnant que 500 écus pour son travail.

Cette offense à l’art et à l’honnêteté passa dans la mémoire des peintres et Poussin qui considérait sa « grande galerie du palais Farnèse » comme l’une des merveilles de l’art, croit bon de rappeler cet épisode, quand il écrit à Sublet des Noyers en 1642. Les Farnèse furent bien récompensés de leur méfait. Laids de père en fils, ils perdirent d’abord leur duché de Castro, puis la dégénérescence physique s’amplifiant par les mariages consanguins, leur dynastie s’éteignit faute d’héritiers mâles et leurs splendides collections finirent aux mains des bourbons qui les transportèrent à Naples. Il ne resta des Carrache que Ludovic, le cousin germain, pour tenir l’atelier jusqu’à sa mort en 1619 et assoir définitivement la splendeur de l’école bolonaise.

Pour cette magnifique exposition, il a fallu du talent, de l’érudition, du travail, il a fallu qu’un portefeuille de dessins traverse la manche et qu’un grand carton fasse le voyage en France, qu’un plâtre traverse la seine, et que quelques autres dessins viennent rejoindre le corpus exceptionnel du Louvre. C’est une exposition bas-carbone, une exposition « RSE » (responsabilité sociale de l’entreprise), une exposition qui peut servir de modèle et de contre-modèle à d’autres expositions qu’on pourrait qualifier d’hollywoodiennes.

Figure 18: Rondoni, Alessandro (vers 1562 – 1634), Annibale Carraci dit le Carrache (1560-1609), marbre, exécuté vers 1600, Louvre.

On nous permettra deux remarques avant de terminer cet article. D’abord c’est une exposition magnifique qui fait l’objet d’une absence quasi-totale de communication et de promotion. Cela reste incompréhensible. Comme si le Louvre avait honte d’être vertueux.

Enfin, le Louvre a la chance de posséder par les hasards de l’histoire, un magnifique buste de Carrache, fait de son vivant si ce n’est sur le modèle. Malgré l’agitation du cabinet des dessins, ce buste a continué sa sieste dans les réserves. Il n’eut pas été absurde de le sortir de sa torpeur pour montrer Carrache en majesté et servir de point d’orgue à cette exposition magistrale.

Philippe PREVAL  Paris 4 Janvier 2026

Versione Italiana

Dal 1667 al 1671, Luigi XIV commissionò una copia quasi identica della Galleria Farnese nella Galleria degli Ambasciatori al Palazzo delle Tuileries.[1] Questa copia sopravvisse fino alla sua distruzione nel 1871 durante gli eventi della Comune di Parigi. I lavori iniziarono nel 1667 con la creazione di disegni in scala da parte dei primi residenti della neonata Accademia di Francia. Cinque residenti lavorarono al progetto e un’iscrizione nell’angolo meridionale della Galleria lo commemora:
“Nell’anno 1667, questa Galleria fu copiata da F. Bonnemer, B. Sarasin, J. Corneille, L. Vouet e P. Monier, che vivevano a Roma presso l’Accademia di Francia”.
I cartoni furono inviati a Parigi e le tele eseguite da talentuosi pittori: Charles de La Fosse (1636-1716), Louis Gabriel Blanchard (1630-1704) e Claude François Vignon (1633-1703). I dipinti stessi sono scomparsi, ma i cartoni di François Bonnemer (1638-1689), Jean-Baptiste Corneille (1649-1695), Pierre Mosnier (1641-1703), Bénigne Sarrazin (1635-1685) e Louis René Vouet (1637-1675) esistono ancora. Sono stati persino sottoposti a un’intensa campagna di restauro dal 2021 al 2025 e ora rappresentano un patrimonio notevole che si estende su 93 metri quadrati! La Galleria Carracci era famosa in tutta Europa. Altre copie, meno ambiziose, si trovano in Inghilterra e Germania. Quella di Parigi beneficiava della magnificenza di un re, e anche Bellori ritenne opportuno menzionarla:
“Ma coloro che non ne vedono la bellezza in Roma, si contentano delle copie con cui sì nobili opere vanno in pellegrinaggio tra le nazioni più ferventi e studiose, e specialmente a Parigi, dove la pittura e le altre belle arti hanno il loro posto nella liberalità reale. È stata imitata dagli accademici reali che studiano a Roma, e le favole sono state tradotte in dipinti a olio per ornare un’altra galleria del Palazzo del Louvre, che si sta riedificando per la magnificenza di Sua Maestà.”[2]
È attraverso il racconto di questa curiosa storia e la presentazione di una selezione di questi straordinari cartoni che ha inizio una delle mostre più affascinanti, raffinate ed eleganti che si possano immaginare.
I visitatori possono muoversi tra i cartoni a grandezza naturale come se osservassero gli affreschi da un’impalcatura. Ma questa prima parte, per quanto suggestiva, è solo l’antipasto. La portata principale è un’immersione nel processo creativo della galleria stessa. La costruzione della galleria, durata quasi un decennio, fu una vera e propria fucina; produsse un capolavoro poliedrico e multiforme che diede origine a innumerevoli opere, vi si esercitarono anche grandi artisti, in particolare Reni, Domenichino e Albani,  e questa scuola che si diffuse successivamente in tutta Italia divenne infine sinonimo della storia della pittura stessa, per usare l’espressione di Stendhal. Fortunatamente, i più grandi collezionisti del XVII e XVIII secolo, come Pierre Mignard, Pierre Crozat e Pierre-Jean Mariette, erano appassionati di disegni preparatori. Le loro collezioni sono conservate principalmente al Louvre e a Windsor. Grazie al generoso prestito di 25 disegni da parte della Corona britannica, la mostra ci permette di ricostruire la genesi completa del capolavoro, dai primi schizzi ai disegni finiti, culminando nel grande cartone ora conservato alla Galleria degli Uffizi.
Questa mostra è per gli appassionati di pittura e disegno, per coloro che desiderano seguire pazientemente un grande artista all’opera. Si possono trascorrere ore a vagare da un disegno all’altro, ammirando come Carracci dispieghi il suo genio e si impegni al massimo per la sua “Cappella Sistina”. Poussin diceva che lo scopo dell’arte è il piacere. È proprio questa sensazione che pervade lo spettatore che vive un momento privilegiato al Louvre. L’allestimento della mostra è altrettanto suggestivo. Margaret Gray, che vive e lavora a Parigi, offre ai visitatori una ricostruzione in scala ridotta della galleria, con alcuni disegni preparatori esposti accanto. Carracci attinse a una moltitudine di fonti. Innanzitutto, ci sono le antichità che un tempo popolavano il palazzo e che ora si trovano a Napoli. Quando creò il suo Pan che offre la lana a Diana, Carracci ebbe ampia opportunità di studiare il Pan Farnese e l’Olimpo. Non esitò a utilizzare altre opere antiche, tra cui il famoso Torso del Belvedere, che inserì in uno dei suoi disegni. Il Torso del Belvedere è rappresentato da un bel calco proveniente dall’École des Beaux-Arts, un’istituzione vicina, che, dal punto di vista didattico, è più che sufficiente. Ma Carracci non si basò esclusivamente sulla sua conoscenza dell’antichità; utilizzò anche le opere dei suoi predecessori, in particolare Perin del Vaga, il cui magnifico studio del Trionfo di Bacco ha la fortuna di essere conservato al Louvre, indubbiamente ispirato a un disegno di Raffaello.
Il secondo percorso è il Camerino Farnese, che fu una sorta di prova generale per Carracci. La ricostruzione offerta da Margaret Gray, con immagini e video, è ancora più preziosa perché, a differenza della galleria, il Camerino subì diversi incidenti, il principale dei quali fu il trasferimento delle tele a Parma e poi a Napoli. L’iconografia di ogni lunetta affrescata è spiegata in dettaglio e i disegni disponibili sono presentati a fianco. Ma l’avventura finì male. La galleria ebbe un impatto negativo sulla salute mentale e fisica di Annibale e distrusse anche l’amicizia tra i due fratelli. Agostino partì per Venezia, dove morì prematuramente. Infine, i fratelli Farnese imbrogliarono Annibale, dandogli solo 500 scudi per la sua opera. Questo affronto all’arte e al decoro rimase impresso nella memoria dei pittori, e Poussin, che considerava la sua “grande galleria di Palazzo Farnese” una delle meraviglie dell’arte, ritenne necessario ricordare questo episodio quando scrisse a Sublet des Noyers nel 1642. I Farnese furono lautamente ricompensati per il loro misfatto. Brutti di padre in figlio, persero prima il Ducato di Castro, poi, con la degenerazione fisica amplificata dai matrimoni consanguinei, la loro dinastia si estinse per mancanza di eredi maschi, e le loro splendide collezioni finirono nelle mani dei Borbone, che le trasportarono a Napoli. Dei Carracci rimase solo Ludovico, cugino di primo grado, a dirigere la bottega fino alla sua morte nel 1619 e a sancire definitivamente lo splendore della scuola bolognese. Questa magnifica mostra richiese talento, erudizione e duro lavoro. Ci vollero un portfolio di disegni per attraversare la Manica, una grande scatola di cartone per raggiungere la Francia, un calco in gesso per attraversare la Senna e diversi altri disegni per unirsi all’eccezionale collezione del Louvre. È una mostra a basse emissioni di carbonio, una mostra “CSR” (Responsabilità Sociale d’Impresa), una mostra che può fungere sia da modello che da contromodello per altre mostre che potrebbero essere descritte in stile hollywoodiano. Vorremmo fare due osservazioni prima di concludere questo articolo. In primo luogo, questa magnifica mostra è stata oggetto di una quasi totale mancanza di comunicazione e promozione. Questo rimane incomprensibile. È come se il Louvre si vergognasse di essere virtuoso. Infine, il Louvre ha la fortuna di possedere, per uno scherzo della storia, un magnifico busto di Carracci, realizzato mentre era ancora in vita, se non direttamente dal suo modello. Nonostante il trambusto del salone, questo busto ha continuato il suo sonno nei depositi. Non sarebbe stato assurdo risvegliarlo dal suo torpore per mostrare Carracci in tutta la sua maestosità e fungere da coronamento di questa magistrale mostra.

NOTE

[1] La Galerie des Ambassadeurs étant plus vaste que la Galerie Farnèse, les peintres dure adapter et enrichire la composition originale des Carrache.
[2] Giovanni Pietro Bellori, Le vite de’ pittori, scultori e architetti moderni: Ma quelli che non veggono in Roma la sua bellezza si sodisfanno delle copie, con le quali si nobile opera va peregrinando fra le nazioni più eulte e più studiose, e principalmente in Parigi dove la pittura e l’altre buone arti hanno il loro seggio nella regia munificenza. Imperoché in questo tempo è stata imitata da gli accademici regii che studiano in Roma, trasportate le favole in tele ad olio per ornarne un’altra galleria nel palazzo del Lovro, che si fabbrica di nuovo alla magnificenza di Sua Maestà.